Article du Monde 15/02/03

Un couple , en voiture. « Veux-tu t’arrêter pour boire quelque chose ? », demande la femme. « Non », répond l’homme. Et voici la première en colère, et le second perplexe devant cette saute d’humeur. Soudain, il croit comprendre : elle avait soif, elle voulait s’arrêter et se désaltérer. Mais pourquoi, se demande-t-il, ne pas le lui avoir simplement dit ?
Pour la sociologue américaine Deborah Tannen, il s’agit là d’un malentendu typique entre représentants des deux sexes.

Si la femme s’est mise en colère, affirme-t-elle, ce n’est pas de ne pas avoir obtenu ce qu’elle souhaitait, mais parce qu’on ne lui a pas demandé ce qu’elle désirait. Elle a eu des égards pour son compagnon, lui n’en a eu aucun.

« Ma conviction profonde de médecin et de psychologue est que la plupart des malentendus entre hommes et femmes reposent sur la différence qu’instaure le langage affectif propre à chacun des sexes », renchérit Alain Braconnier, psychiatre et directeur du centre de consultation Philippe-Paumelle (Paris), pour qui « une meilleure lecture de nos émotions réciproques devrait nous aider à mieux nous comprendre ».

Selon lui, le monde des émotions, auquel la recherche en neurobiologie et en psychologie est devenue plus attentive ces dernières années, est effectivement sexué : deux fois plus de femmes que d’hommes laissent apparaître ouvertement leur anxiété, trois fois plus d’hommes que de femmes se montrent coléreux. « Les femmes expriment plus facilement ce qu’elles éprouvent et perçoivent davantage ce que l’autre ressent. Elles ne sont pas plus émotives, mais elles communiquent mieux leurs émotions que les hommes », précise-t-il. Egalité ne signifie pas similarité. Cris, pleurs et rires ne se conjuguent pas de la même manière au féminin et au masculin.

Ils ne sont pas les seuls. Doreen Kimura, professeur de psychologie à la Simon Fraser University (Etats-Unis) et auteur de Cerveau d’homme, cerveau de femme ?(éd. Odile Jacob, 2001), rappelle que l’homme est meilleur dans la plupart des activités de visée (lancer de fléchettes, interception d’un projectile), la femme étant en revanche plus rapide dans les mouvements fins. A elle les meilleurs scores en orthographe et dans les tests de mémoire verbale, à lui le prix d’excellence pour les aptitudes spatiales. A lui encore la première place sur le raisonnement mathématique et la résolution de problèmes, à elle sur le calcul. A noter, cependant : ces différences de compétences en mathématiques semblent s’atténuer depuis vingt ans, ce qui va de pair avec l’intégration accrue des femmes dans la vie sociale et professionnelle.

Une vision « culturaliste »

Comment interpréter ce constat, que ne réfutent plus guère la plupart des spécialistes ? « Par-delà la génétique, c’est l’éducation au sens large du terme qui favorise le développement des différences », affirme Alain Braconnier, pour qui « l’instruction des pères et des mères, l’attitude des enseignants et le contexte social dans son ensemble renforcent très tôt, et le plus souvent à l’insu des uns et des autres, des attitudes émotionnelles potentiellement différentes ».

Doreen Kimura, elle, ne croit guère à cette vision « culturaliste ». Elle n’hésite pas à l’écrire : « La présence d’un parallèle dans les différences entre les sexes avec des espèces non humaines éveille des doutes sur l’idée que les pratiques dans l’éducation des enfants aient une influence majeure sur les différences entre les sexes dans le schéma cognitif »…
En clair, pour cette psychologue américaine, l’homme serait un animal comme les autres… Et les différences cognitives et comportementales entre les sexes seraient essentiellement à mettre au compte de la répartition des tâches aux temps préhistoriques et de l’évolution biologique qui s’est ensuivie.

L’homme à la chasse, la femme à la caverne, nous y revoilà. Un raccourci que l’ethnologue Françoise Héritier, professeur honoraire au Collège de France, estime naïf et totalement dépassé, « alors même que l’étude contemporaine des sociétés de ramasseurs-collecteurs ou de chasseurs-collecteurs, qui semblent être les plus proches du mode de vie de nos ancêtres préhistoriques, montre que les femmes parcourent des distances analogues à celles que franchissent les hommes et, en ce qui concerne la nourriture, qu’elles couvrent par leur travail de collecte plus des trois quarts des besoins du groupe » (Masculin/Féminin 2, éd. Odile Jacob, 2002).

Hormones, règles sociales, gènes, éducation… Et s’il y avait un peu de tout cela dans l’histoire de nos différences ? Et si celles-ci, par leur mystère même, contribuaient aussi aux charmes de l’autre sexe ? « L’homme est une machine si compliquée que parfois on n’y comprend rien, surtout si cet homme est une femme », écrivait Dostoïevski. Un propos masculin, assurément.